Du 27 au 30 juillet 2026, le Réseau MIHARI a réuni à Nosy Be Hell-Ville les acteurs des Aires Marines Gérées Localement (LMMA) des régions Diana, Sofia et Boeny. Pendant quatre jours, plus de 300 participants, dont des communautés, des autorités, des organisations de conservation marine et d’autres parties prenantes, ont partagé leurs expériences et savoir-faire autour d’un même enjeu : renforcer la gouvernance locale et la gestion durable des ressources marines, tout en répondant aux réalités économiques, sociales et climatiques des communautés côtières.
Au-delà des échanges et des visites de terrain, le Forum Régional des LMMA du Nord-Ouest a surtout offert un espace de dialogue entre les communautés, les autorités, les organisations de conservation et les partenaires. Il a permis de regarder de plus près les expériences menées dans les LMMA : comment les communautés se mobilisent, ce qui leur permet de maintenir leurs initiatives dans le temps, les obstacles auxquels elles se heurtent et les conditions qui favorisent une gestion durable des ressources marines. Ces échanges ont également permis de poser des questions plus structurelles : comment mieux reconnaître les LMMA ? Comment articuler les politiques publiques qui concernent les espaces marins, le foncier et l’environnement ? Comment renforcer l’application des lois ? Et surtout, comment faire en sorte que les communautés puissent exercer pleinement leurs responsabilités dans la gestion de leur territoire de vie ou de leur bassin de vie ?
Ces expériences racontent des réalités différentes, mais font apparaître des points communs. Elles montrent notamment que la conservation marine communautaire ne repose pas uniquement sur la protection d’un espace mais aussi, de la capacité des communautés à s’organiser, à faire reconnaître leurs droits, à gérer leurs ressources, à développer des alternatives économiques et à travailler avec les acteurs de leur territoire de vie.
Des initiatives qui prennent racine dans les réalités des territoires
Dans le Nord-Ouest de Madagascar, plusieurs LMMA se sont construites en réponse à des pressions directement vécues par les communautés. Leur histoire commence rarement par un modèle préétabli : elle part plutôt d’une ressource qui se dégrade, d’un conflit d’usage ou d’une menace sur les moyens de subsistance, auxquels les populations cherchent collectivement des réponses.
À Antanamitarana, la mobilisation communautaire s’est notamment renforcée face à l’exploitation des mangroves pour la production de charbon. À travers la sensibilisation, l’organisation locale et l’accompagnement des partenaires, la restauration et la gestion de ces écosystèmes sont progressivement devenues une responsabilité collective. À Antsanitia, l’association Ezaka s’est quant à elle constituée en 2001 dans un contexte de pression exercée par de grands navires de pêche sur les pêcheurs artisanaux. Au fil des années, le renforcement de la gouvernance et de la protection des ressources s’est accompagné de formations sur le changement climatique, l’aquaculture et les dispositifs de concentration de poissons, ainsi que de pistes d’activités alternatives pour les femmes pendant les périodes de faible capture. Ces parcours montrent combien la gestion communautaire des ressources marines est liée aux réalités économiques et sociales de chaque territoire. Les règles de conservation prennent davantage de sens lorsqu’elles répondent aux préoccupations des personnes qui dépendent quotidiennement de ces ressources. Mais ces réalités locales ne s’arrêtent pas aux frontières d’une communauté ou d’une région. Les ressources marines circulent, les pressions se ressemblent et les défis de gouvernance peuvent être partagés entre territoires. La coopération entre les régions devient alors un levier pour apprendre les unes des autres et construire des réponses plus cohérentes.
Cette volonté de renforcer les liens entre Diana, Sofia et Boeny rejoint ainsi l’une des fonctions essentielles du Réseau MIHARI : faire circuler les expériences et créer des passerelles entre les communautés, les autorités, les organisations de conservation et les partenaires.
Des communautés aux autorités : un dialogue autour de la gouvernance des LMMA
Le 28 juillet, le Forum a consacré un temps important au dialogue avec les autorités à travers une conférence-débat réunissant des représentants du Ministère de la Pêche et de l’Économie Bleue, du Ministère de l’Environnement et du Développement Durable, du Ministère de l’Aménagement du Territoire et des Affaires Foncières, de la Préfecture de Nosy Be et du Réseau MIHARI.
Les échanges ont porté sur un enjeu central : renforcer la gouvernance entre les différents acteurs autour des LMMA, notamment à travers la coordination des politiques sectorielles, l’application des lois et règlements et une meilleure collaboration entre les services techniques déconcentrés et les collectivités territoriales décentralisées. Cette discussion a également permis de rappeler que les LMMA ne sont pas uniquement des espaces de conservation. Elles s’inscrivent dans des territoires de vie et des bassins de vie où se croisent des enjeux liés à la pêche, au foncier, à l’environnement, aux moyens de subsistance et au développement local. Les représentants des institutions ont souligné les avancées réalisées depuis la cinquième Conférence nationale des LMMA tenue à Mahajanga en 2024. La reconnaissance des LMMA repose désormais sur plusieurs fondements juridiques et politiques existants, notamment la Politique Bleue, le Code de la pêche, le PAP, le TGRH et le TGRN. Une étape importante a également été franchie avec la publication de l’Arrêté interministériel relatif aux AMCE, qui établit un cadre officiel pour la reconnaissance et la labellisation des LMMA répondant aux critères requis.
La prochaine étape consiste donc à consolider cette dynamique. Le MPEB a notamment réaffirmé sa volonté d’avancer vers la labellisation des LMMA, tout en poursuivant l’amélioration du cadre juridique et des politiques qui les encadrent. Le MEDD s’est engagé à poursuivre le travail avec le Réseau MIHARI et les autres acteurs sur l’évolution des politiques et du statut des LMMA. Le MATSF a, de son côté, réaffirmé son rôle dans la sécurisation foncière et la planification de l’utilisation des espaces concernés. Cette dynamique institutionnelle est essentielle : pour qu’une communauté puisse gérer durablement son territoire de vie, elle doit pouvoir compter sur des responsabilités clairement reconnues, des règles cohérentes et une coordination effective entre les institutions.
À l’échelle nationale, les échanges ont rappelé que 222 LMMA étaient officiellement enregistrées, dont 58 disposant d’un TGRH et 50 d’un TGRN. Dans le même temps, 53 LMMA restent encore sans structure d’accompagnement. Environ 200 LMMA ont déjà bénéficié d’un appui à travers différents projets et mécanismes de financement. Ces chiffres montrent à la fois les progrès accomplis et l’ampleur du travail restant à faire. La reconnaissance existe déjà, mais elle doit continuer à être renforcée afin de sécuriser les responsabilités des communautés et de consolider la gestion de leurs territoires de vie. Les discussions ont ainsi fait ressortir plusieurs priorités : mieux articuler les politiques sectorielles, clarifier les responsabilités des acteurs, renforcer l’application des règles, accélérer les mécanismes de reconnaissance et accorder une attention particulière aux LMMA encore insuffisamment accompagnées.
La sécurisation ne concerne d’ailleurs pas uniquement les espaces marins. Dans les territoires côtiers, les questions foncières et l’utilisation des espaces peuvent directement affecter les communautés et leurs initiatives de gestion. Le MATSF a ainsi souligné l’importance de la planification spatiale marine et des outils d’aménagement permettant de mieux organiser l’utilisation des espaces et de renforcer la sécurisation des territoires gérés par les communautés. À Nosy Be et Ambanja, les enjeux liés à la définition et à l’utilisation des espaces côtiers montrent combien la gouvernance des LMMA doit être pensée en lien avec les autres politiques territoriales. La conservation marine ne peut être dissociée des réalités foncières et sociales du bassin de vie dans lequel elle s’inscrit.
Une reconnaissance à renforcer pour sécuriser les territoires de vie
Des initiatives qui prennent racine dans les réalités des territoires
La mobilisation communautaire constitue un point de départ, mais elle ne suffit pas à elle seule à garantir la durabilité d’une LMMA. Les expériences partagées à Nosy Be montrent que les organisations doivent progressivement développer des capacités pour gérer leurs activités, leurs ressources financières, leurs partenariats et leurs responsabilités. À Ankorikahely, par exemple, la gestion des fonds issus des activités de surveillance communautaire a mis en évidence l’importance de disposer de règles claires. La conservation des justificatifs, le contrôle des dépenses et la validation collective des décisions sont devenus des éléments importants pour renforcer la transparence et maintenir la confiance au sein de l’organisation. La Fédération Ambara Lovainjafy, qui regroupe 20 VOI, illustre une autre dimension de cette question. Lorsque plusieurs communautés sont réunies au sein d’une même structure, les besoins de coordination, de gouvernance et de médiation deviennent eux aussi plus importants.
Ces expériences invitent à considérer les capacités organisationnelles comme une composante à part entière de la conservation. Une communauté peut être fortement mobilisée pour protéger son territoire de vie, mais elle aura besoin d’outils et de compétences pour administrer ses fonds, documenter ses activités, dialoguer avec ses partenaires, résoudre les tensions internes et assurer la continuité de son organisation. La question du financement rejoint directement celle des capacités. Pour accéder à certains mécanismes de financement ou maintenir des partenariats, les organisations communautaires doivent pouvoir démontrer leur capacité à gérer les ressources de manière transparente et responsable. Le renforcement organisationnel devient ainsi un investissement dans la pérennité même des actions de conservation.
La restauration devient un outil de résilience lorsqu’elle est ancrée dans la communauté
La conservation peut produire des résultats lorsqu’elle associe restauration écologique, suivi et participation communautaire. À Antanamitarana, la restauration des mangroves menée avec l’appui du CEPF couvre 2,4 hectares, avec environ 4 500 propagules plantées appartenant à trois espèces. Le taux de survie d’environ 90 % témoigne des efforts consacrés au suivi des plantations. La participation d’environ 170 personnes, dont des jeunes dès l’âge de 12 ans, montre aussi comment ces activités peuvent devenir des espaces de transmission entre générations. À Nosy Sakatia, les actions de restauration des récifs coralliens et de conservation des tortues marines reposent également sur la participation de différents acteurs du territoire. Le programme de restauration corallienne mené par Korai sur Sakatia et Nosy Tanga vise une superficie de 7 300 m². À Sakatia, 17 espèces de coraux ont été traitées et plus de 500 personnes ont participé aux différentes activités, parmi lesquelles des pêcheurs, des jeunes, des éducateurs et des femmes de pêcheurs.
Ces expériences permettent de mieux comprendre le lien entre restauration des écosystèmes, conservation marine et résilience climatique. Restaurer une mangrove ou un récif ne constitue pas seulement une action écologique : cela contribue aussi à maintenir les fonctions des écosystèmes dont dépendent les communautés côtières. Les échanges consacrés aux solutions fondées sur la nature et à l’adaptation au changement climatique ont renforcé cette approche, en mettant en avant la restauration des forêts et des mangroves, la protection des habitats de tortues, la restauration des récifs, mais aussi la sensibilisation, les Dina et la valorisation des connaissances locales.
L’inclusion se mesure à la place réellement prise dans les décisions
La pérennité de la gouvernance communautaire dépend aussi de la diversité des personnes qui y prennent part. Pourtant, la participation des femmes reste influencée par des normes sociales et culturelles qui associent encore souvent le leadership à une figure masculine.
Les responsabilités familiales, le manque de confiance en soi, l’influence du conjoint ou encore la reconnaissance limitée de l’autorité des femmes peuvent réduire leur accès aux responsabilités. Pourtant, l’émergence de femmes leaders et les formations consacrées au genre montrent que ces dynamiques peuvent évoluer. L’enjeu est désormais de dépasser la simple présence des femmes dans les réunions et les activités. Leur participation doit pouvoir se traduire par une place réelle dans la prise de décision, la gestion des organisations et le leadership communautaire. Cette évolution fait partie intégrante de la gouvernance inclusive des ressources naturelles : les personnes qui dépendent des ressources et contribuent à leur gestion doivent pouvoir participer pleinement aux décisions qui déterminent l’avenir de leur territoire de vie.
Les moyens de subsistance font partie de l’équation de la conservation
La gestion durable des ressources marines doit tenir compte des besoins économiques des communautés. Lorsque les populations dépendent directement de la pêche et des ressources côtières, les périodes de faible capture ou les restrictions nécessaires à la conservation peuvent avoir des conséquences immédiates sur les revenus des ménages.
À Antsanitia, les initiatives en faveur de l’aquaculture, du tourisme ou de l’élevage de crabes ont ainsi été envisagées comme des alternatives permettant de réduire cette vulnérabilité. Cette articulation entre conservation et moyens de subsistance est essentielle pour inscrire les actions dans la durée. Elle ne signifie pas que chaque LMMA doit adopter les mêmes activités, mais plutôt que les solutions doivent être pensées à partir des réalités économiques de chaque territoire de vie. C’est également dans cette perspective que les échanges sur l’éducation financière prennent leur importance. Les 32 participants à la session dédiée à la gestion financière ont travaillé sur la planification des dépenses, l’épargne d’urgence et la prévention du surendettement. Ces compétences, appliquées aux activités communautaires comme aux revenus des ménages, peuvent contribuer à renforcer la capacité des acteurs locaux à prendre des décisions financières plus durables.
Des engagements pour faire avancer la gouvernance des LMMA
Le dialogue avec les autorités n’est pas resté au stade des échanges. Il a abouti à des engagements visant à renforcer la reconnaissance, la gouvernance et la gestion durable des LMMA. Le MPEB a réaffirmé sa volonté d’avancer vers la labellisation des LMMA afin de renforcer la reconnaissance déjà acquise, tout en poursuivant l’amélioration du cadre juridique et l’appui à leur gestion. Le MEDD s’est engagé à poursuivre sa collaboration avec le Réseau MIHARI et les autres acteurs pour améliorer la gouvernance, les politiques et le statut des LMMA.
Le MATSF a confirmé son engagement à renforcer la sécurisation foncière et la planification de l’utilisation des espaces et territoires concernés par les LMMA, dans le respect des droits des communautés. La Préfecture de Nosy Be a également réaffirmé son rôle dans la coordination, l’application des lois et la sensibilisation au niveau local. De son côté, le Réseau MIHARI poursuivra son travail de défense des intérêts des LMMA, de partage d’expériences et de collaboration avec l’État et les partenaires pour renforcer la gouvernance durable des espaces marins et côtiers. Ces engagements traduisent une évolution importante : la durabilité des LMMA ne relève pas uniquement des communautés. Elle nécessite une responsabilité partagée entre les communautés, les autorités locales et nationales, les services techniques, les organisations de conservation et les partenaires.
Capitaliser pour que les expériences ne restent pas isolées
Le Forum Régional des LMMA à Nosy Be a permis de rappeler la valeur d’un réseau comme MIHARI : une expérience locale devient plus utile lorsqu’elle peut être documentée, discutée et mise à la disposition d’autres communautés.
Une difficulté rencontrée dans la gestion financière peut aider une autre organisation à mettre en place plus tôt ses propres mécanismes de transparence. Une expérience de restauration de mangroves peut fournir des repères à une autre LMMA souhaitant engager une action similaire. Une démarche de plaidoyer peut inspirer une communauté confrontée à des enjeux de reconnaissance ou de sécurisation de son territoire. C’est cette circulation des expériences qui donne tout son sens à la capitalisation des pratiques communautaires. Il ne s’agit pas seulement de conserver la mémoire d’une activité, mais de transformer l’expérience en connaissance utile : comprendre ce qui a été fait, dans quel contexte, avec quelles difficultés, quels résultats et quelles conditions ont permis d’avancer.
Les quatre jours du Forum ont ainsi rapproché les expériences de terrain, les connaissances scientifiques, les politiques publiques et les réalités communautaires. Les visites de terrain ont notamment permis de replacer les échanges dans les territoires et de rappeler que la conservation marine se construit à la rencontre de plusieurs formes de savoir. Au fil des expériences partagées et du dialogue avec les autorités, une même conviction se dessine : la durabilité des LMMA à Madagascar dépend de la capacité à relier conservation, gouvernance, droits, reconnaissance, sécurisation des territoires de vie, moyens de subsistance, résilience climatique et coopération entre acteurs.
Cette volonté de transmettre ne concerne pas uniquement les ressources naturelles. Elle concerne aussi les connaissances acquises par celles et ceux qui les gèrent au quotidien. En partageant ces expériences et en renforçant le dialogue entre communautés et institutions, les LMMA contribuent à construire une mémoire collective de la gestion communautaire des ressources marines et, surtout, à donner aux autres territoires de vie des repères pour continuer à agir.
